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Le livre dans Tous ses Etals

Regard
LE LIVRE DANS TOUS SES ETALS

Il fut un temps "béni"(eh oui, oui) où l'Etat subventionnait le livre tout en opérant un monopole sur l'importation, l'édition et la diffusion. Puis vint le temps des désengagements. Structurels, financiers et moraux. Au nom de l'économie de marché, le livre est livré au privé. Et c'est ainsi qu'entre la nourriture de l'esprit et celle du ventre, il n'y eût plus que des denrées alimentaires et des produits, d'ici ou d'ailleurs, à des prix prohibitifs. Le livre, désormais produit de luxe, devenait inacessible. Pourtant, même sans l'Etat, il est encore possible d'avoir "Le livre pour tous". Mais cela, c'est toute l'histoire. Ici quelques éléments.

Le livre conçu et pensé à la manière de Gütenberg, a traversé les siècles et l'histoire pour devenir une sorte de porte-mémoire de l'humanité.

Le livre est le miroir de son époque. Le 20è siècle en fait une véritable industrie et instaure de nouvelles habitudes de lecture. On passe à l'acte de lecture. Du livre de chevet à la fonction soporifique, au livre des grandes salles de bibliothèque, le livre part à la conquête de la rue, du métro, du campus, des bancs de jardin public, de la maison, dans des formats réduits et séduisants mais surtout, à des prix accessibles. Désormais le livre est un élément intrinsèque de la vie de l'humanité. Et même si les techniques du livre connaîtront d'autres variantes: journaux, revues, magazines, etc., supports d'informations condensées et d'actualité, le livre demeure la référence de cognition par excellence.

Ce début de 21è siècle serait sur le point de sonner le glas de l'ère Gütenberg: place donc au livre électronique! Une petite prouesse technologique au format et à l'épaisseur d'un livre moyen, doté d'un écran et de batteries rechargeables, capable d'emmagasiner jusqu'à 25 000 pages et qui permet de choisir et de commander ses livres en se connectant à Internet. Une révolution dans le monde de la lecture, mais aussi dans celui de l'édition que le CD-Rom n'a pas réussi à ébranler. Une révolution qui ne manquera pas d'imposer de nouvelles habitudes et de nouveaux réflexes. Nous n'échapperons pas au lois de l'évolution.

Mais, une chose est certaine: le livre tel que nous l'avons toujours connu, imprégné des odeurs de l'imprimerie, a encore de belles années devant lui.

Dans l'acte de lire, au-delà de la conjonction d'idées, il est un rapport sensuel qui s'établi entre le livre et le lecteur -le livre devenant compagnon, complice d'une communion d'idées- à travers une manière de tenir le livre, le frisson d'une page qu'on tourne dans un mouvement tactile et, d'un type de papier à l'autre, la sensation est différente.

Abandonnerions-nous cette sensibilité-là pour des des sensations plus "métalliques"? Certainement. Mais peut-être que d'ici là, nous aurions des livres d'un type nouveau: le cyber-livre. Un processeur, de la mémoire et tout l'arsenal graphique et audio incoroporés dans la couverture rigide et des pages interactives aussi minces que celles d'un livre classique: l'illustration en bas de page à peine effleurée déclencherait un extrait vidéo, des liens hypertextes jalonneront tout le texte, des touches audio, etc.

Ces gens du livre qui n'ont jamais su

En attendant que ce rêve et d'autres se réalisent, chez nous, le livre subit les contre-coups de l'économie de bazar et ne bénéficient plus des égards auxquels il avait droit durant les années fastes.

Des gouvernants ignares commettent la bêtise de réduire le livre à un simple produit de consommation subissant ainsi les aléas des nomenclatures et des taxes. Dans des pays où l'économie de marché est érigée en règle de vie, mais où le mot culture a un sens, le livre bénéficie d'une politique de soutien de l'Etat.

Chez nous, c'est soit le monopole, soit le désengagement. Cela a fini par donner un marché du livre hétéroclite, régi par le profit, en dehors de toute vision culturelle.

Un souk, une sorte de grande Laâqiba(1) du livre où se profilent deux grandes tendances du marché international du livre: la tendance française et la tendance moyen-orientale.

La tendance française est représentée par nombre d'importateurs de livres, certains dans le cadre de contrats avec les éditeurs français, d'autres en achetant les livres au kilo. En 2000, le représentant quasi-exclusif de cette tendance était sans conteste, la société SAD (qui a mis la clé sous le pailasson depuis?), qui avait commencé par diffuser du "Harlequin", avant de lancer une opération d'envergure: "Le livre de Poche pour tous". Le livre français s'entend. Mais qu'importe. Les prix étaient accessibles: entre 150 et 400 DA. Réelle politique de promotion du livre ou opération de charme? D'aucuns s'expliquent mal les facilités et le traitement de faveur dont bénéficiait la SAD auprès des éditeurs français contrairement à d'autres opérateurs nationaux...

Si cela est vrai, cela voudrait dire que la France à une politique culturelle qui inclue le livre comme élément fondamental de rayonnement culturel dans le monde, à commencer par les pays où la langue française a des attaches. La SAD ou quelqu'un d'autre, n'est qu'un élément, une sorte de vecteur lié d'un plan de campagne beaucoup plus vaste qui dépasse les velleités mercantile de la SAD puisque à sa seconde grande opération, un salon du livre, les prix affichés étaient hors de portée...

Quant à la tendance moyen-orientale, arabisante, elle se caractérise par sa grande discrétion, tout comme sa constance. Pas de vagues, ni d'actions singulières sur le marché du livre, mais un travail en profondeur, du porte-à-porte auprès des libraires à travers un réseau de vendeurs à l'échelle du territoire. Leur produit de prédilection (on devrait dire de prédication): le livre "islamique". Coran dans tous les formats, livres d'exégèse, ouvrages sur la pensée islamique et auteurs de la mouvance islamique. Essentiellement chez des éditeurs séoudiens et égyptiens. Accessoirement, des éditions jordaniennes, dont on peut noter d'intéressantes traductions d'oeuvres de la littérature mondiale et des éditions libanaises, principalement des ouvrages en arabe sur l'art culinaire. Avec les libanais, les contrats auraient été autrement plus intéressants d'un point de vue livresque quand on connaît les traditions de l'édition libanaise et son niveau de culture.

Hélàs, chez nous, se sont les gens du livre qui ne savent pas ou qui n'ont jamais su...

Editeurs algériens
L'inculture, l'incurie et l'argent

Un domaine qui, en l'absence des géants du secteur public (Enal, Enag...) - il est loin le temps de la Collection Aniss -, connaît les mêmes divisions que le secteur de l'importation, à la différence que dans ce cas-ci, le livre est produit localement. L'édition devant refléter et révéler des courants de pensée et l'existence d'une vie littéraire au sein de l'intelligentsia algérienne. A consulter les catalogues de nos éditeurs, rien de tout cela.

Première grande victime de l'édition: la littérature. Le roman. La poésie. Et rien de ce qui procède de la réflexion, de la démarche idéelle. De la philosophie.

L'édition, chez nous, se comporte et réagit à la façon des journaux: coller à l'actualité. A la veille de chaque rentrée scolaire, les éditeurs investissent le créneau du para-scolaire; en politique, la tendance étant à la réhabilitation de l'islamisme, on sort les mémoires de tel dirigeant ou les élucubrations de tel autre. D'une façon plus que certaine, les éditeurs sont d'abord attirés par les manuscrits politiques, sous forme de mémoires ou de révélations et, de préférence, oeuvres de personnalités marquantes de la scène politique nationale.

Alors, n'allez surtout pas leur parler de poésie ou de romans! "Un créneau qui ne rapporte pas", disent-ils. Leur vision éditoriale est d'abord une question d'argent et seulement une question d'argent. Même si dans le lot des éditions comme Marinoor, Marsa, Casbah se singularisent par des éditions et des collections fortement culturelles, il n'en demeure pas moins que la tendance globale est utilitaire, dédiée à "ce qui marche" en librairie d'abord, à savoir: livre culinaire, scolaire et para-scolaire, livre pour enfants, politique...

Mais rien ne transparaît, dans ces livraisons, de l'existence d'une vie littéraire ou de courants de pensée. L'idée même de rentrée littéraire n'existe pas! Des éléments qui sont la raison d'être du livre, étant entendu que le livre est d'abord un support autour duquel et sur lequel prennent forme la pensée élaborée, le débat d'idées et la confrontation de théories dans une communion intelligente...

Librairie
Un espace en voie de disparition

Il est vrai qu'en ces temps de torpeur, évoquer la situation du livre, c'est aussi pointer un doigt accusateur en direction de la librairie et des libraires.

Dernier chaînon d'une longue procession commerciale, le libraire est seul face au lecteur-client, dans un mauvais rôle de commerçant-libraire, à justifier les prix prohibitifs de certains livres, la non-disponibilité de certains titres, etc.

Certains libraires suggèrent que les textes législatifs en matière de commerce puissent permettre au libraire d'inclure dans le libellé de son activité, l'importation de livres. Ainsi, il lui serait possible d'abord de choisir le type de livre à importer en fonction de critères culturels et ensuite de le proposer à des prix moindres puisque un certain nombre de marges d'intermédiaires seront ainsi supprimées.

Mais d'ici que se réalise ce voeu, tous les libraires sont devenus commerçants et ces commerçants ne sont pas tous libraires. Tout juste marchands de livres. Par la faute d'une nomenclature. Par la faute d'un système.

Demander aujourd'hui à un libraire de ne vendre que le livre ou encore de se spécialiser dans un créneau précis du livre (par exemple technique ou artistique), c'est tout simplement une invitation à la banqueroute.

Alors, de nouveaux comportements sont venus se greffer à la profession de libraire, devenue ainsi plus commerciale. Plus lucrative. L'activité s'étend à la papeterie, aux articles scolaires et aux bibelots et enfin à tout ce que "sussure" la nomenclature entre deux codes chiffrés. Il n'est pas surprenant aujourd'hui de "négocier", façon Bab J'did(2), l'achat d'un livre. "Si vous le prenez, fih moussaâda (*)...", "Prenez la série et je vous fais un bon prix... une occasion qui ne se renouvellera pas..." Propos authentiques. Alors que la librairie est d'abord un espace culturel et civilisationnel, le livre négocié de la sorte est réduit à une stricte valeur marchande.

Les rapports client-libraire se sont pervertis au fil des ans, la méconnaissance et l'absence d'une culture livresque aidant.

D'autres pratiques ont vu le jour également. Comme celle qui consiste à "thésauriser" des ouvrages de collection, d'art ou d'histoire, de les laisser "dormir" pour les sortir quelques années plus tard à cinq et parfois, dix fois leur prix! Les cas les plus en vogue sont les ouvrages consacrés à Racim et Dinet édités par l'ENAL en 1990 et la collection "Arts et Culture", initié par le Ministère de la Culture et de l'Information en 1978. Ils sont vendus à pas moins de 1600 DA aujourd'hui!

Cette raréfication d'ouvrages de qualité est la preuve de la déperdition d'un patrimoine livresque important. La réédition de ces oeuvres est un devoir de mémoire. Il suffit d'un peu d'imagination et des mécanismes de soutien conséquents de l'Etat à tout projet d'édition artistique, littéraire et culturel.

Mais, à côté de pratiques véreuses de certains libraires, il en est d'autres qui sont à l'honneur de la profession comme, par exemple, la réintroduction d'une tradition libraire: la vente-dédicace en présence de l'auteur. Cette pratique a connu un pic à partir de 1999 pour s'estomper aujourd'hui. Ainsi la librairie redevenait le temps d'une vente-dédicace, l'espace conviviale d'une triade idéale: lecteur - livre - auteur. Il ne se passait pas une semaine, du moins dans les grands centres urbains, sans que les journaux n'annoncaient une telle manifestation. A Alger, la Palme d'Or reviendrait certainement à la dynamique équipe qui gère la Librairie du Tiers-Monde dont l'initiative en la matière avait fait des émules. Très peu en ce moment, sinon pas du tout!

En attendant les cafés philosophiques dans un espace libraire, le livre électronique annonce la fin proche de la librairie traditionnelle qui, chez nous, a perdu ses plus belles traditions. D'aucuns, dans un souci de globalisation, pose le problème en terme de recul de la citadinité au profit d'une ruralisation de la ville. Une manière d'élaguer le problème de fond qui est l'existence d'un système politique et économique qui, des décennies durant a laminé la société; un système qui de l'école au monde du travail annhile les vertues humaines.

La citadinité n'est pas un gène. Encore moins transmissible. C'est une valeur civilisationnelle.

Il est une librairie où régulièrement se présente un jeune homme d'allure modeste. Ses traits et ses mouvements trahissent ses origines paysannes, montagnardes pour être plus juste. De son village de Kabylie, il est venu à Alger pour acheter des livres. Il repartira avant le soir. Au vendeur, il demande des titres d'oeuvres littéraires, classiques et modernes. Certains sont disponibles, d'autres pas. Il reviendra la prochaine fois. Parce que la bibliothèque du village a encore besoin de livres.

Voilà un acte de citadinité, une démarche civilisationnelle que beaucoup d'urbains n'oseraient pas.

Zoheïr ABERKANE

_______________

(1) Marché populaire, souvent informel, au coeur du quartier Algérois de Belcourt.

(2) Porte Neuve. Rue de la Casbah d'Alger où prolifèrent les étals de commerce. Dans un passé lointain, on l'appelait également "Zenkat el Hachiyet"(La rue des rubans).

 

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Le Mercredi 10 Mai 2006
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